En avril 1770, un cortège hors norme s’ébranle à travers le Saint-Empire : Marie-Antoinette, qui s’apprête à épouser le dauphin de France, fait route vers Versailles depuis la lointaine Vienne. Après 13 jours d’un voyage éreintant, l’avant-dernière halte en terre impériale a lieu à Fribourg-en-Brisgau. Au pied de la Forêt-Noire, dans le sud-ouest de l’actuelle Allemagne, la petite cité s’apprête à déployer un faste exceptionnel pour éblouir son hôte. Il faut dire que les autorités locales préparent de longue date la venue de Marie-Antoinette à Fribourg. Mais avant de découvrir une ville métamorphosée pour l’événement, le convoi princier doit d’abord traverser un obstacle naturel redouté : le Val d’Enfer.


L’arrivée périlleuse de Marie-Antoinette à Fribourg via le Val d’Enfer
Val d’Enfer. Rien que le nom impressionne. Et pour cause, il s’agit d’une gorge sombre, étroite et bordée de parois d’une verticalité vertigineuse. Pour le passage de Marie-Antoinette, la traversée relève du défi logistique. Il faut en effet faire avancer pas moins de 57 carrosses et environ 370 chevaux dans un boyau rocheux où le moindre incident paralyserait tout le cortège. Les cochers doivent faire preuve d’une habileté extrême, contraints de retenir les lourdes berlines et d’avancer au pas dans les descentes sinueuses. C’est l’étape la plus crainte du parcours. Contrairement à une idée répandue, cette route qui serpente à travers la Forêt-Noire n’a pas été créée pour le convoi de Marie-Antoinette. Elle existait déjà, mais des travaux de réfection ont eu lieu afin de sécuriser le passage de la suite.

Au pied des gorges de la Ravenne, le convoi s’accorde une halte indispensable à l’auberge Hofgut Sternen (qui garde d’ailleurs le souvenir de cette pause sur sa façade, voir l’image ci-dessous). C’est là que l’on remplace les chevaux essoufflés par des bêtes fraîches, prêtes à affronter les dénivelés du secteur. Cet obstacle géographique surmonté sans encombre, le cortège s’extirpe enfin des montagnes : le chemin vers Fribourg est désormais ouvert.

Les beaux atours de Fribourg-en-Brisgau
Pour accueillir la fille de l’impératrice Marie-Thérèse, Fribourg met les petits plats dans les grands. L’enjeu politique est colossal pour les États du Brisgau, désireux de prouver leur loyauté à la Maison d’Autriche. Dès les mois précédant la venue de l’archiduchesse, la municipalité orchestre des travaux d’une ampleur inédite : par ordre du gouvernement autrichien, le Magistrat fait repeindre toutes les maisons afin d’offrir à la ville une couleur uniforme et un aspect propre et neuf.
Dans cet élan de modernisation forcée, la ville va jusqu’à sacrifier une partie de sa mémoire urbaine : les noms traditionnels des demeures fribourgeoises sont effacés pour être remplacés par un système de numérotation moderne. Les axes empruntés par la princesse font également l’objet de travaux majeurs, notamment l’aménagement d’une chaussée longeant la ville et officiellement baptisée la Dauphinestraße (cette appellation n’existe plus aujourd’hui).
Aux entrées stratégiques de la cité, l’accueil se veut tout aussi grandiose. Pour honorer la princesse, 3 portes d’honneur éphémères sont construites par les différentes institutions de la ville (porte du Magistrat, de l’Université et des États provinciaux). Fribourg ainsi métamorphosée, le décor est posé pour l’arrivée du cortège.

Le déroulé du séjour à Fribourg de Marie-Antoinette
Le vendredi 4 mai 1770, vers 15 heures, Marie-Antoinette fait son entrée dans Fribourg sous les salves des canons du Schlossberg et au son du volubile carillon de la cathédrale. Le cortège fend la foule sous la haie d’honneur de la milice bourgeoise. L’archiduchesse est escortée jusqu’à la Maison Kageneck, la plus somptueuse demeure aristocratique locale, où elle résidera durant ses deux nuits fribourgeoises.

Elle y entend le discours de bienvenue, installée sous un épais dais, avant de se plier à la cérémonie du baise-main. À peine installée, la jeune fille n’a pas le temps de se reposer d’un voyage pourtant éreintant. En effet, dès 17 heures, elle est conduite au collège des Jésuites pour assister à une comédie française, La Partie de chasse de Henri IV, rehaussée de ballets et d’une pantomime.
Le lendemain, samedi 5 mai 1770, les hommages se poursuivent après la messe à la cathédrale et un déjeuner public partagé avec les princes de Bade. Le Magistrat remet à la princesse un présent précieux issu du savoir-faire local : 1 000 pierres de grenat taillées par les joailliers de la région. Des membres du chœur des jeunes filles de Fribourg déclament des compliments et lui remettent un bouquet de fleurs :
« Ce jour où votre Altesse Royale nous comble par l’honneur de sa présence restera toujours pour nous celui de la félicité. Le ciel entendra les vœux que forme l’innocence prosternée à vos pieds pour que votre Altesse Royale demeure la bénédiction de la France et notre consolation dans les temps futurs. »
Depuis les fenêtres de la Maison Kageneck, Marie-Antoinette assiste ensuite à un défilé haut en couleur orchestré par les étudiants, composé de chars allégoriques aux thématiques variées (métiers, saisons, zodiaque) et de figures de la Commedia dell’Arte telles qu’Arlequin ou Pantalon.
La journée s’achève par une seconde soirée théâtrale chez les Jésuites, avant de laisser place au spectacle le plus féerique du séjour fribourgeois de Marie-Antoinette.
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La « guerre des illuminations » : le clou du spectacle fribourgeois
À la nuit tombée, Fribourg ne s’endort pas ; elle s’embrase. Pour éblouir la jeune archiduchesse et clôturer chaque journée en beauté, la cité déploie un spectacle pyrotechnique et lumineux féerique d’une ampleur inédite. Depuis le haut de la cathédrale, la flèche s’illumine soudain grâce à 400 « machines incendiaires » installées à plus de 100 m de hauteur, dessinant dans le ciel nocturne la silhouette étincelante du monument.

Une compétition s’engage entre les grandes institutions fribourgeoises pour attirer l’attention de la jeune Marie-Antoinette. La porte d’honneur du Magistrat scintille de 4 000 lampes à huile et bougies ; celle des États provinciaux du Brisgau de 12 000 lampes !
Conduite en carrosse auprès de chacun des monuments, Marie-Antoinette assiste, émerveillée, à cet affrontement de lumière qui transforme les rues médiévales en un décor d’opéra féerique.
Fribourg s’est brûlé les yeux et les finances, mais le pari est gagné : l’archiduchesse repart le matin du dimanche 6 mai sous les vivats enthousiastes d’un peuple conquis. Au total, cette démonstration de faste et de fidélité politique aura coûté la somme colossale de plus de 10 922 florins aux caisses de la ville et de la province (l’équivalent de plusieurs millions d’euros).
Après une dernière étape et une nuit à l’abbaye de Schuttern, la jeune princesse s’apprête à tourner définitivement la page de sa vie autrichienne. Le lendemain, 7 mai 1770, elle rejoindra l’île du Rhin, près de Strasbourg, pour y vivre un moment fondateur : le rituel de la remise de l’épouse. Une cérémonie hautement symbolique qui donnera lieu, au fil des siècles, à une légende tenace dont je vous parle plus en détail dans mon article consacré aux clichés et idées reçues sur Marie-Antoinette.
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À bientôt pour un nouvel article.
Stéphanie
Sources :
– Wiener Zeitung, janvier-juin 1770
– Description des festivités qui furent organisées par les États d’Autriche-Breisgau lors du passage de Son Altesse Royale la Très Illustre Dauphine Marie-Antoinette, Archiduchesse d’Autriche, [etc.]
– Pouvoirs et fêtes princières à Fribourg en Brisgau (1677-1814), Gilles Buscot


